Psychanalyse à Nice

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 « Silences, soupirs, paroles » de Flavia Remo

 

Assise dans mon fauteuil, moi comme tous les autres psychanalystes, je laisse flotter ma pensée pour accueillir l’étrangeté  du patient qui allongé sur le divan, souvent reste dans un silence absolu. Il s’agit d’un silence qui dans sa durée  me transmet la tragédie de son vécu. Cette chose innommable qui horrifie et immobilise prend son ampleur dans la pénombre de mon cabinet. Soudainement un soupir profond brise ce silence et donne souffle à une parole qui se met à vivre.   Elle advient et  va enchainer un récit qui peut « recoudre les morceaux d’un moi déchiré » (ref. 1)

 

C’est la résilience qui se rend possible par la narration, par un événement, une rencontre comme nous le dit  Boris Cyrulnik. (ref. 2)

 

Mais il y a des fois où l’horreur est tellement envahissante qu’elle empêche l’action réparatrice. Primo Levi  avait même écrit sur son vécu  dans les camps de concentration. Sa parole avait frappé les consciences du monde entier, il a gravé  à jamais la mémoire de tous les déportés mais  il  lui a été impossible de sortir de ce qu’on appelle la zone grise et un jour il a mis fin à son récit.

 

Combien de paroles  implorant  pitié  pendant les exterminations qui continuent à avoir lieu sur notre planète restent inentendues? Pourquoi ces paroles ne touchent pas les bourreaux ?  Car il y a eu d’autres paroles terrifiantes qui ont transformé des hommes en cruels assassins !

 

«  Dans les châteaux de mon ordre grandira une jeunesse qui terrorisera le monde. Je veux une  jeunesse violente, despotique, sans peur, cruelle… »  Adolf Hitler.

 

Il  est possible de suivre et de devenir  disciples d’un Dieu obscur… ; cette pulsion de mort, de destructivité devient  seul but et pensée possible. La parole mortifère rentre dans l’esprit et le transforme.  «  Derrière son vitalisme pseudo-darwinien, l’être au monde nazi, comme pour la pègre, est animé d’une culture de la mort. De son héroïsation de la violence découle, inéluctablement, la polyarchie du régime où le clan,  le secteur du pouvoir seront en rivalité féroce avec tous les autres ….Ce qui explique que la totale subordination au chef, le Führer Prinzip, est son seul garant » (ref. 3)

 

La parole qui déshumanise les êtres …. « Les déportés désignés sous les vocables de Stücke (pièces), Figuren (poupées), Schmattes (chiffons), la réduction des déportés à l’état d’objets destructibles. » (ref. 3)

 

« Arbeit macht frei (le travail rend libre), les chambres à gaz baptisées chemin du ciel, salles de douche, gazage défini comme « traitement spécial » sonneront aussi comme un ricanement » (ref .3)

 

Dans « la destructivité humaine » Gérard Rabinovitch dédie une partie de son exceptionnel ouvrage au génocide du Rwanda «  le premier génocide broadcasting » (ref. 4)  «  Avec la radio-télévision libre des Milles Collines, un tour  de plus a été opéré dans le rôle dévolu à la radio pour la domestication des masses par les régimes meurtriers » (ref .4).

 

Les paroles permettent au génocide de s’accomplir.

 

«  Le lexème travail devint au Rwanda l’operateur central, du dépliement sémantique envahissant par lequel le génocide put s’accomplir…. » « Défricher  c’était couper les hommes en petits morceaux, massacrer les femmes et les enfants c’était arracher les mauvaises herbes à la racine, se débarrasser des cadavres c’était écarter les feuilles séchées, éliminer les survivants cachés, c’était débroussailler ce qui reste » (ref .4)

 

La force opérante de la parole : parole sociale, politique, religieuse, amicale, familiale qui détermine de manière inéluctable notre destin. 

 

Les psychanalystes sont les experts de l’écoute attentive de la parole, mais où sont leur mots à eux ?

 

Il y a des analystes qui restent dans un absolu silence sans  soupirs, ni acquiescement, pour 45 minutes à chaque séance, d’autres  se croient directeurs des pensées du patient, grands maîtres… 

 

C’est surement très difficile de savoir quoi dire, comment le dire et quand, mais au-delà de l’écoute, n'est-ce pas  la parole juste,  « Un savoir spontané, en acte » comme l’affirme Roland Gori qui surprend le praticien au moment de l’interprétation et qui en fait un bon psychanalyste ?  J. D. Nasio dans un article dédié à l’ouvrage de Roland Gori « La preuve par la parole »  affirme que  «  l’écoute demeure consubstantielle à l’interprétation qu’elle engendre. Dans cette conjonction entre écoute de la parole et dire interprétatif, l’acte psychanalytique s’accomplit, les références culturelles du praticien se mêlent, et la théorie analytique se confirme comme ouverte et sans cesse à reconquérir » (ref.5). Gori dit que dans le travail analytique « c’est cette double rencontre entre analyste et analysant où les signifiants de l’un sont travaillés par la pensée de l’autre, et en retour produisent de nouveaux signifiants dans un mouvement infini qui est autant celui de la parole, du rêve que de l’analyse » (ref.6). Il donne à la parole une importance fondamentale et souligne  que «  ce n’est pas le patient qui nous séduit, ou nous qui le séduisons, mais les paroles et leur pouvoir évocateur » (ref. 6)

 

Silences, acquiescements, paroles : trouver le juste équilibre, une sorte de mélange parfait d’épices venant de notre inconscient,  peut-être pour l’analyste la solution… 

 

Une profonde prise de conscience de l’impact que la parole ou le silence opèrent sur chacun de nous, c’est aujourd’hui encore un vrai défi… et en tous secteurs.

 

 

Références des extraits cités

 

  1. Boris Cyrulnik, Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003, p. 60
  2. Boris Cyrulnik, Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003
  3. Gérard Rabinovitch, Questions sur la Shoah, Les essentiels milan, 2006, p.19
  4. Gérard Rabinovtch, De la destrucivité humaine, Presses universitaires de France, Editions Puf 2009, p.140, 136, 137, 138
  5. J.D.Nasio, Article « Roland Gori, La preuve par la parole » Editions Puf, Carnet Psy
  6. Roland Gori, La preuve par la parole. Sur la causalité en psychanalyse, 1996, Paris, Puf
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Flavia REMO

Flavia REMO
PSYCHANALYSTE

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